Dimanche 15 février 2009 7 15 02 2009 11:29

Il ne parut pas seulement cette affiche en espéranto. A partir de janvier 1937, le gouvernement catalan édita, au début de manière hebdomadaire, des communiqués de presse en espéranto. Il y eut des émissions radio en espéranto. Des groupes politiques divers utilisèrent la langue.

Les plus actifs furent les anarchistes, dont le groupe qui au cours des premiers mois qui suivirent juillet 1936 s'efforça et réussit partiellement à transformer la résistance contre la rébellion des militaires en révolution sociale.  Jusqu'en février 1938 parut à Barcelone un "bulletin d'information" de la Confédération Nationale du Travail (CNT), de l'Association Ouvrière Internationale (AIT) et de la Fédération Anarchiste Ibérique (FAI). Les communistes aussi eurent leurs bulletins en espéranto.

De même, dans d'autres parties de l'Espagne, des travailleurs espérantistes militaient. C'est principalement Valence qui mérite l'attention. Son Groupe de Travailleurs Espérantistes organisa avec succès un Congrès de la SAT auquel participèrent près de 400 travailleurs espérantistes de 13 pays. Le 1er novembre 1936, ce même groupe édita le premier numéro de "Popola Fronto". Le nouveau périodique s'appelait en sous-titre "Bulletin international d'information sur la lutte espagnole contre le fascisme", et effectivement tout son contenu reflétait l'internationalisation de la guerre que démontra d'une manière éclatante l'arrivée en octobre de la première brigade de volontaires pour l'Espagne.

"Popola Fronto" n'imposait pas de tarif d'abonnement fixe, mais demandait à ses lecteurs une contribution volontaire. Bien que Valence, le siège d'édition, soit devenue en novembre 1936 le siège du gouvernement républicain, les rédacteurs affirmaient que la revue "ne paraissait qu'aux frais de la poche dégonflée d'ouvriers pauvres". Par son contenu il ressemblait beaucoup à un organe gouvernemental - la plupart des articles paraissaient sans signature et étaient évidemment traduits de l'espagnol. Cependant, il paraissait aussi des originaux, qui étaient donc des contributions écrites par les rédacteurs eux-mêmes. Toutes les contributions avaient un seul but: éveiller l'attention sur la signification de la guerre, faire comprendre la juste cause des républicains, faire appel à la solidarité mondiale dans la lutte contre les rebelles intérieurs aux pays et contre leurs complices étrangers fascistes. Conformément à cet objectif, le style de Popola Fronto était très combatif.


En fait, dans la presse espérantiste existant jusqu'alors, on trouve peu de périodiques qui combinent à un tel degré un bon niveau linguistique et un style captivant, expressif. Popola Fronto devait cela en premier lieu à son rédacteur en chef, Luis Hernández Lahuerta (1906-1961). Hernández, dessinateur lithographique, autodidacte, s'était déjà bien fait connaître en tant que principal organisateur du congrès de la SAT en 1934: c'était un auteur au "tempérament lyrique" et un orateur ayant une "richesse d'expression imagée allant jusqu'à la débauche".

Le succès de Popola Fronto peut être évalué d'après la croissance du nombre des lecteurs. Au début ils étaient 3000; leur nombre dépassa bientôt 5000. Les dons venaient en grand nombre; une rubrique particulière, "Notre munition" en donnait la liste. Des lecteurs réagissaient avec vigueur, notamment d'Union Soviétique, dans le même temps où le Parti refusait de voir dans l'esperanto une priorité, et de Chine, où les espérantistes, luttant dans leurs revues contre l'agression japonaise, saluaient comme particulièrement bien venue la revue dont l'esprit s'apparentait au leur. Aux Pays-Bas, des espérantistes faisaient paraître une édition de Popola Fronto en langue néerlandaise. La revue valencienne servait aussi de bureau d'information sur l'état de santé ou de recherches sur le sort des espérantistes en nombre non négligeable qui combattaient dans les Brigades internationales.

Soit à cause de Popola Fronto, soit à cause d'autres sources d'information, parmi les espérantistes étrangers vraisemblablement le sentiment de sympathie envers les républicains était dominant, ne serait-ce qu'à cause de la croyance que leur victoire garantirait la survie des valeurs démocratiques et du mouvement espérantiste. Puisque en 1936, les nazis venaient d'interdire en Allemagne toute activité espérantiste, il n'était pas difficile d'utiliser l'argument que la victoire de Franco signifierait aussi la mort de l'espéranto en Espagne.

Pourtant, le succès de Popola Fronto était limité. Ce n'était pas du seulement à l'évolution défavorable de la guerre. Son effet était aussi freiné par les affrontements idéologiques au sein du propre camp républicain. En 1937 le conflit s'aiguisa entre les anarchistes, qui, surtout en Catalogne, s'efforçaient de consolider les acquis révolutionnaires, et les communistes qui, de même que les autres partisans du gouvernement de front populaire, voyaient dans la révolution une mise en cause du but prioritaire, qui était la victoire militaire.


L'Espagne était leur espoir - tel était le titre d'un livre en allemand sur l'aide de militants de gauche à la République Espagnole. Des espérantistes faisaient partie des progressistes qui espéraient. Ils mirent à la disposition du combat antifranquiste leur enthousiasme spécifique, espérantiste. Evidemment, des hommes comme Mangada et Hernández ne puisaient pas seulement dans l'espéranto l'inspiration de leur combat. Mais évidemment il exerçait pour eux un rôle important, motivant, quasi- messianique.

Indépendamment du résultat, il reste à noter combien l'espéranto a été capable d'engendrer l'enthousiasme pour la cause de la Révolution sociale.
Par Ken - Publié dans : cerbo - Communauté : Groupes Antifascistes
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