Mardi 9 décembre 2008
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vivre libre ....
Extrait de l'Anarchie, sa philosohie, son idéal, de Pierre Kropotkine (texte de 1896) :
"L’essence même du système économique actuel est que l’ouvrier ne pourra jamais jouir du bien-être qu’il aura produit, et que le nombre de ceux qui vivent à ses dépens ira toujours en augmentant.
Plus un pays est avancé en industrie, plus ce nombre est grand. Forcément encore, l’industrie est dirigée, et devra être dirigée, non pas vers ce qui manque pour satisfaire aux besoins de tous,
mais vers ce qui, à un moment donné, rapporte les plus gros bénéfices, temporaires à quelques-uns. De toute nécessité, l’abondance des uns sera basée sur la pauvreté des autres, et le malaise du
grand nombre devra être maintenu à tout prix, afin qu’il y ait des bras qui se vendent pour une partie seulement de ce qu’ils sont capables de produire ; sans cela, point d’accumulation
privée du capital !
Ces traits caractéristiques de notre système économique en font l’essence même. Sans eux, il ne peut exister, car, qui donc vendrait sa force de travail pour moins que ce qu’elle est capable de
donner, s’il n’y était forcé par la menace de la faim ? Et ces traits essentiels du système en sont aussi la plus écrasante condamnation.
Tant que l’Angleterre et la France furent les pionniers de l’industrie, au sein des nations arriérées dans le développement technique, et tant qu’elles purent vendre à leurs voisins leurs laines,
leurs cotonnades et leurs soies, leur fer et leurs machines, ainsi que toute une série d’objets de luxe, à des prix qui leur permettaient de s’enrichir aux dépens de leur clientèle, - le
travailleur pouvait être maintenu dans l’espoir que lui aussi serait appelé à s’approprier une part de plus en plus large du butin. Mais ces conditions disparaissent. Les nations arriérées il y a
trente ans sont devenues à leur tour de grands producteurs de cotonnades, de laines, de soies, de machines et d’objets de luxe.
Dans certaines branches de l’industrie elles ont pris les devants et, sans parler du commerce lointain, où elles combattent leurs sueurs aînées, elles viennent déjà leur faire concurrence sur
leurs propres marchés. En peu d’années, l’Allemagne, la Suisse, l’Italie, les Etats-Unis, la Russie et le Japon, sont devenus des pays de grande industrie. Le Mexique, les Indes, voire même la
Serbie, emboîtent le pas et que sera-ce quand le Chinois commencera à imiter le Japonais en fabriquant aussi pour le marché universel ?
Il en résulte que les crises industrielles dont la fréquence et la durée vont en augmentant sont passées dans maintes industries à l’état chronique. De même, la guerre pour les marchés en Orient
et en Afrique est depuis plusieurs années à l’ordre du jour : voilà vingt-cinq années déjà que l’épée de la guerre européenne est suspendue sur les États européens. Et si cette guerre n’a
pas encore éclaté, c’est surtout, peut-être, parce que la grosse finance trouve avantageux que les États s’endettent toujours de plus en plus. Mais le jour où la haute banque trouvera son compte
à ce que la guerre éclate, les troupeaux humains seront lancés contre d’autres troupeaux et s’entretueront pour arranger les affaires des maîtres financiers de l’univers.
Tout s’enchaîne, tout se tient dans le système économique actuel, et tout concourt à rendre inévitable la chute du système industriel et marchand, sous lequel nous vivons. Sa durée n’est plus
qu’une question de temps, que l’on peut chiffrer déjà par années et non plus par siècles. Une affaire de temps - et d’énergie d’attaque de notre part ! Les paresseux ne font pas
l’histoire : ils la subissent !
C’est pourquoi des minorités si puissantes se constituent au sein de toutes les nations civilisées, et demandent à hauts cris le retour à la communauté de toutes les richesses accumulées par le
travail des générations précédentes. La communalisation du sol, des mines, des usines, des maisons habitées et des moyens de transport est déjà le mot d’ordre de ces fractions imposantes, et la
répression - cette arme favorite des riches et des puissants - ne peut plus rien pour arrêter la marche triomphale des esprits révoltés. Et si des millions de travailleurs ne se mettent pas
encore en branle pour arracher de vive force le sol et l’usine aux accapareurs, - soyez sûrs que ce n’est pas faute d’en avoir envie. Ils attendent seulement, pour le faire, des événements
propices - un moment comme celui qui se présenta en 1848, où ils pourront se lancer dans la démolition du régime actuel, avec l’espoir d’être soutenus par un mouvement international."